Pendant soixante-huit ans, Korneï Tchoukovski tint un journal intime, à travers les années d'ascension sociale, de découvertes, de révolutions, de famine, de terreur. Ce document, dont nous devons la publication en russe à la petite-fille de l'écrivain, Eléna Tchoukovskaïa, est une extraordinaire conversation avec soi; c'est aussi le fruit de longues insomnies, de peurs, de complexes d'infertilité, de difficulté à résister à la bêtise, à la dictature. Le témoin Tchoukovski voit, comme il le dit, évoluer devant sa fenêtre une multitude de barques et de gens, et observe que la vie se passe de ses services. Mais ce qui a engendré le thème de l'autoaccusation chez tant d'autres intellectuels russes fascinés et mutilés par la Révolution se mue dans son Journal en une attention redoublée aux êtres et en silences (cris de douleurs à la mort de Blok, mais mutisme sur l'exécution de l'autre poète, Goumiliov, pourtant si bien campé par ailleurs...). Pages arrachées, mots biffés, arrestati